RENCONTRES DANS MA VIE

De la guerre à la paix

RENCONTRES DANS MA VIE

De la guerre à la paix

Nguyễn Hạc Đạm Thư

Hà Nội - 2019

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Chapter 1 / 33

Je m'échappe

Je m’échappe

Dans l’avion, tranquillement assise sur mon siège, la ceinture de sécurité bouclée, je repassais dans ma tête les évènements dramatiques de l’année écoulée. Année déterminante, je venais d’avoir dix-huit ans. 

Je me souvenais du 17 décembre 1952 pendant le cours de biologie, en classe de terminale au lycée Nguyen Trai je fus convoquée par le surveillant général. Il était bouleversé. Immédiatement je pensais que le service de sécurité du Nord Vietnam avait donné l’ordre de m’arrêter. J’étais repérée. Je ne fus guère surprise car depuis trois ans, engagée dans le mouvement de la Résistance clandestine des lycéens à Hanoï je savais qu’un jour ou l’autre nous pouvions être arrêtés malgré toutes les précautions prises. Les policiers m’escortèrent dans l’une des deux jeeps qui roulaient à toute vitesse vers ma maison au 55 boulevard Phan Chu Trinh.

Ma mère était en train de parler avec ma tante près du balcon de la chambre donnant sur l’allée du jardin. Elle fut très étonnée en me voyant escortée par des inconnus à cette heure de classe. Les policiers se scindèrent en deux groupes. Cinq d’entre eux restèrent dehors, encerclèrent la maison, ne laissant personne entrer ni sortir. J’accompagnais le reste des policiers directement dans la chambre que je partageais avec ma mère et qui nous servait de bibliothèque à ma sœur aînée et moi-même. Ils perquisitionnèrent comme des chiens de chasse fouillant rageusement à la recherche de leur proie. Quel vacarme! Ils mirent tout sens dessus dessous, livres, cahiers, vêtements etc. Ils entrèrent aussi dans la pièce voisine. J’intervenais avec calme: «C’est la chambre de mes cousines. J’espère que vous rangerez leurs affaires avant de partir.» Je savais bien qu’ils ne le feraient pas mais je devais préciser que cette pièce n’était pas à nous.

L’un des policiers examina les photos d’un coffret. Il y avait une photo de ma cousine Hong Phan qui a deux ans de plus que moi. Il était écrit au dos qu’elle attendait son départ. Après son séjour en prison, elle savait qu’elle ne pourrait plus rester à Hanoï. Hong Phan était la fille de ma tante Vuong, la sœur de mon père et nous étions très proches. Elle avait été arrêtée deux ans auparavant, le jour où les élèves du collège Trung Vuong fêtaient la victoire de la bataille dans les provinces frontalières de Cao Bang, Bac Kan, Lang Son avec des tracts et des pétards et même un drapeau rouge et une étoile jaune étaient hissés sur la fenêtre au premier étage du collège. C’était au cours d’une récréation en Novembre 1950 (un mois après la victoire des Vietminh). Les représailles furent sévères au collège de Trung Vuong. Hong Phan en seconde au Lycée Chu Van An était responsable du mouvement de la Résistance clandestine au collège Trung Vuong. Seize jeunes filles furent arrêtées l’une après l’autre soit à leur domicile soit au collège durant plusieurs jours y compris Hong Phan lors d’une perquisition. Toutes furent torturées avec des électrochocs très violents. A la fin Hong Phan tenta de se suicider en se sectionnant la veine du bras pour protester contre les tortures et demander la libération de ses amies. Elle affirmait qu’elle seule était responsable de la célébration de la victoire de la bataille des forces armées Vietminh dans les trois provinces frontalières.

Elle fut sauvée à l’hôpital Yersin (aujourd’hui Viet Duc). Cet évènement fit beaucoup de bruit dans toute la capitale. Les étudiants de l’université et les lycéens de différents lycées préparèrent une grève à Hanoï. Devant cette situation alarmante, le gouverneur du Nord donna l’ordre de libérer toutes les collégiennes de Trung Vuong mais de garder Hong Phan dans la Maison centrale Hoa Lo. Comme Hong Phan était encore mineure (17 ans), après deux mois d’emprisonnement à la Maison Centrale elle fut relâchée, mise sous la surveillance de sa mère mais expulsée du lycée Chu Van An. Il y a quatre mois elle était partie en zone libre et m’avait envoyé une lettre parlant des péripéties de son parcours. Heureusement cette lettre était cachée sous la couverture d’un livre. Je pensais que ce policier était peut-être l’un des nôtres. Cependant un vrai mouchard voulut voir le coffret. Il l’écarta d’un geste disant qu’il l’avait déjà fait. Je lui indiquai une autre bibliothèque dans la chambre opposée mais ceux du dehors les pressaient de partir car il y avait encore d’autres domiciles à perquisitionner. Comme on était proche du jour du 6e anniversaire de la Résistance le 19 décembre 1946, la police déclencha une rafle générale. Pas de documents suspects mais ils m’emmenèrent quand même. Ma mère fut très inquiète quand l’un d’eux précisa qu’il fallait emporter une petite couverture ouatée pour la nuit.

Alors j’étais prisonnière. J’étais tranquille car les journaux Tien Phong et une pétition pour rendre la liberté à l’avocat Nguyen Huu Tho qui venait d’être déporté à Lai Chau, avec des signatures d’une dizaine de mes amies n’avaient pas été trouvée. Je les avais dissimulés dans un coin sous un tas de souliers et de sabots poussiéreux.

Dans la jeep qui m’amenait au service de sûreté du Nord Vietnam au 87 boulevard Tran Hung Dao, je me demandai pourquoi j’avais été arrêtée. L’un des policiers me demanda pourquoi une lycéenne du collège Trung Vuong s’appelant Toan avait des journaux Tien Phong, et pas moi? Ainsi je savais que Toan faisant partie de notre trio avait été arrêtée. Elle avait trois ans de plus que moi. Son père avait été mis à mort par les français quand ceux-ci avaient occupé son village près de Hanoï. En 1946 il était le chef du comité populaire. J’étais sûre qu’elle ne me dénoncerait pas.

Dès l’arrivée on m’amena à la salle où un métis aux cheveux frisés et à l’air rusé conduisait les interrogatoires. Il me donna un papier à remplir mon curriculum vitae. Il fut étonné d’apprendre que j’avais déjà passé la 1re partie du bac à 17 ans. Comme je n’écrivais rien sur mon arrestation il me dicta: « Activite's pour la résistance». 

- Mais quoi? Qu’est ce que j’ai fait?

- Vous allez voir. Il prit des électrodes, je savais qu’il tâcherait de m’arracher des aveux avec des électrochocs comme mes copines au collège me l’avaient raconté il y a deux ans.

- Je ne serai pas responsable de mes paroles si vous m’infligez des électrochocs ...

Il me gifla tellement fort que je chancelai.  J’avais des vertiges et des bourdonnements d’oreille.

- Rien que la force ici. Pas de raisonnement. Vous comprenez hein? hurla l’interrogateur.

 Je me disais: « les tortures commencent». Des chocs électriques passaient dans mon corps. Des convulsions s’ensuivaient et je criais.

 Alors l’interrogateur tira une lettre du tiroir en me disant:

- Qui a écrit cette lettre?

Je reconnus tout de suite mon écriture, j’avais écrit cette lettre aux étudiantes en médecine au Viet Bac en zone libre, racontant nos activités de soutien à la résistance au sein de Hanoï. Et j’avais signé seulement représentante des élèves du collège Trung Vuong avec un pseudonyme. Alors pas de trahison, pas de confrontation. Inutile de nier ça. Je lui dis que c’était moi qui avais écrit la lettre. 

- Nous avons mis deux mois pour trouver à qui appartenait cette écriture. Maintenant nous attendons votre déclaration.

- Donnez-moi du papier - Je disais d’un ton neutre en pensant de faire durer le temps pour éviter les tortures.

Il acquiesça de la tête en me donnant quelques feuilles de papier. J’entendis qu’il balbutiait « Plus de bon sens que l’autre.» Je me disais: «Toan n’a encore rien dit. Tant mieux.»

Je commençai à raconter mon enfance et mon adolescence entourée des soins de ma mère, que la lecture était mon hobby, que j’étais toujours assidue et sage en classe et excellente en littérature, que ma mère contrôlait mes relations amicales... J’avais presque fini la première page. L’interrogateur qui tournait autour de moi jeta un coup d’œil sur la  page et ... Hop... d’un coup de règle en cuivre il me frappa à la tête.

- Hors sujet, cria-t-il.

Ce coup m’avait fait très mal à la tête... Je posai le stylo et je mis les mains sur ma tête, je craignais d’avoir une fracture du crâne. Heureusement le gong sonna. C’était l’heure de la fin du travail. L’interrogateur classa vite les papiers dans le tiroir. Un autre policier entra. Celui-ci m’emmena dans la salle voisine, il enleva mes pinces à cheveux, la ceinture de mon pantalon car ceux-ci pouvaient être utilisés en cas de tentative de suicide. Puis je fus conduite au grand portail à l’entrée de la prison. Le policier dit au gardien: mets la dans une cellule vide et ne la laisse pas communiquer avec l’autre lycéenne. Après avoir traversé la grande cour on m’a mise dans une cellule où une vieille dame était assise sur le plancher. La cellule mesurait environ trois mètres sur deux, avec deux planches de bois de fer sur les deux côtés; les murs étaient badigeonnés au goudron noir.

Je passai une nuit blanche pesant les circonstances de mon arrestation et cherchant comment me défendre. En tout cas il fallait garder intact notre réseau secret que j’avais eu tant de peine à construire. J’étais responsable de douze lycéennes au collège Trung Vuong de trois classes inférieures à la mienne qui avaient échappé aux représailles à la fin de 1950. Nous distribuions des chansons, des journaux venus de zone libre. Par la suite nous avons eu un journal La sève de la ligue clandestine des lycéens de Hanoï pour la résistance, imprimé à la ronéo. C’était la voix de la jeunesse à Hanoï contre la mobilisation des bacheliers formant des officiers pour l’armée de Bao Dai... En revanche nous envoyions des chandails tricoter par nous-mêmes chaque hiver pour nos soldats au front, nous collections des bons d’emprunt des pro-Vietminh, éditions notre journal et le distribuions aux sympathisantes etc...

Après les représailles à la fin de 1950 nous prenions beaucoup de précautions et formulions d’avance de fausses déclarations pour détourner les soupçons de la sûreté en cas d’arrestation. A ma connaissance la plupart de nos engagées avaient des frères, des cousins et cousines dans la Résistance. Tous voulaient participer à l’indépendance et à la libération du pays et savaient garder les secrets dans le travail clandestin. Seulement Toan habitait seule avec sa mère presqu’aveugle, elle n’avait pas pris certaines précautions, d’autre part, elle ne s’était engagée pour notre cause que depuis un an. Je savais que je restais seule responsable dans ce cas. J’inventai le scénario suivant: Hong Phan m’avait laissé un livre pour que je transmette à une jeune fille inconnue qui devrait venir me voir après son départ en zone libre il y a deux mois. Et c’était cette fille qui m’avait demandé de rédiger un brouillon de lettre puisque j’avais une bonne écriture... Je ne savais rien de plus. J’essayai d’apprendre par cœur ce scénario. La nuit fut bien longue mais je n’avais aucune envie de dormir. Dans ma cellule, je ruminais ces pensées sous l’attaque des moustiques avides de sang.

Le lendemain il faisait encore noir quand le gardien laissa sortir dans la cour tous les détenus vers le grand bassin rempli d’eau avec des robinets pour se laver. Heureusement je retrouvai ma copine Toan. Nous nous sommes cachées derrière le bassin et je lui expliquai mon scénario. Nous sommes tombées d’accord sur le faux agent de liaison présentée par Hong Phan, et qu’il n’y avait aucune liaison entre nous, que le contact avec l’agent de liaison ne s’était fait que depuis deux mois, après le départ de Hong Phan. Toan avait été arrêtée pour cause d’écriture aussi, de plus on avait trouvé chez elle des journaux clandestins et des «laissez-passer»  en zone libre pour les déserteurs qui prenaient la fuite afin d’éviter l’ordre de mobilisation.

Chacune devrait faire de telle manière que le scénario soit rendu plausible et que nous ne changions pas de paroles pendant les interrogatoires, que les échanges avec l’agent de liaison, avaient eu lieu au parc, pas à la maison. Nous devions observer strictement les règles de la clandestinité et de ne dénoncer aucune personne pour garder intact le secret. 

Les interrogatoires se poursuivirent pendant trois jours, séparément pour Toan et moi. Le deuxième jour ce fut avec d’autres policiers. Parmi eux le Gros Jean, un métis costaud qui était connu pour ses tortures cruelles envers les détenus – il me torturait psychologiquement. Il infligeait des électrochocs prolongés à un jeune homme qui avait une banderole avec le slogan: «Victoire à la Résistance» et la photo du président Ho Chi Minh dans sa maison. (A chaque bruit de manivelle, une décharge électrique: des convulsions s’ensuivaient pour la victime. J’agrippais mes mains au rebord de la table afin de tempérer les convulsions. Certes pas par crainte mais par empathie pour le jeune homme torturé. Au fond de moi-même je bouillonnais de colère. Notre travail clandestin était fait pour la paix, pour les négociations avec le gouvernement Ho Chi Minh. Non pour la guerre. Et pourtant nous subissions des tortures atroces. 

J’ai rempli les papiers avec le scénario déjà écrit dans ma tête. On me montra la photo de Hong Phan avec un numéro d’immatriculation sur une plaque devant la poitrine. Un policier hautain, hochait la tête et regardait la banderole et le portrait de Ho Chi Minh en ricanant:

- Ha... ha... ha..., vous organiserez votre anniversaire de la Résistance ici même. Puis il tapait fort sur ma lettre et continuait: Venez ici haïr les envahisseurs… Ha ... Ha… Ha…

- Il faut bannir le nom des Sœurs Trung au collège Trung Vuong sans quoi les élèves intraitables suivront toujours leur exemple. Vous allez passer votre jeunesse en prison, poursuivait un autre.

Je me disais: il sait donc que nous défendons une juste cause. Il avait parlé des deux sœurs Trung, deux héroïnes nationales qui avaient repoussé les envahisseurs Han en l’an 40 de notre ère. 

Le policier continuait:

- Aha! Même les aiguilles et les cartes postales sont Made in France et vous parlez d’indépendance.

Oh mon Dieu! Me disais-je: La vérité sur la fausse indépendance de Bao Dai est démasquée par ces hommes qui croient à la raison du plus fort ici.

Le matin du deuxième jour, la police convoqua ma tante Vuong, la mère de Hong Phan. On lui demanda pourquoi elle avait laissé partir Hong Phan dont elle avait la responsabilité de la surveiller. Elle répondit simplement que sa fille avait 19 ans, qu’elle était responsable de ses actes. A midi ma tante était dans la cellule à côté de la mienne, dans la cellule où Hong Phan avait tenté de se suicider il y a deux ans. Le gardien raconta à la mère de Hong Phan ce qui s’était passé. C’était lui qui la surveillait. «Pendant quatre jours Hong Phan n’avait pas dit un mot durant toutes les séances d’interrogatoire. Le cinquième jour on lui avait donné du papier pour la laisser écrire ses déclarations dans sa cellule à l’isolement ainsi qu’un bol de soupe sur sa demande. Hong Phan  écrivit une dernière lettre aux autorités dans laquelle elle protestait vivement contre les tortures puis elle cassa son bol et avec un morceau de porcelaine, elle se coupa la veine du bras... Le gardien qui la surveillait fut ahuri en voyant tant de sang sur ses vêtements et sur le plancher. On donna l’alerte et elle fut transportée à l’hôpital Yersin non loin de la Sûreté.» Il gardait encore en mémoire cette scène terrifiante. Ma tante fut libérée dans l’après-midi du même jour après avoir visité la cellule où sa fille avait frôlé la mort. 

Pendant trois jours de suite je n’ai pas mangé le moindre grain de riz, je n’ai bu qu’une gorgée d’eau le premier jour car après les interrogatoires les repas des détenus étaient déjà distribués. Dans les cellules les gardiens ne nous connaissaient  que par des numéros. Nous n’étions plus des personnes. Tant pis si l’on avait faim et soif. La vieille dame de ma cellule fut relâchée le troisième jour. La pauvre était marchande ambulante de soupe au poulet. Dans une rafle on l’avait trouvée avec un billet de banque de la zone libre avec la figure du président Ho Chi Minh. Elle m’a dit qu’un soldat de Bao Dai l’avait payée pour un bol de soupe. Certes il avait mangé mais sans payer et de plus elle avait écopé de trois jours de prison.

Le soir du troisième jour, Toan partagea ma cellule. Nous savions que nos déclarations avaient été acceptées, en attendant de remplir le dossier. Une nuit calme pour l’esprit. Depuis le quatrième jour nous étions ensemble dans une salle dite «violon» avec une dizaine de femmes détenues politiques ou de  droit commun. La salle était d’environ cinq mètres sur quatre. En dehors d’une ouverture carrée  permettant au gardien de nous surveiller, il y avait une fenêtre donnant sur le passage conduisant à l’endroit où se déroulaient les supplices les plus durs dits «tàu ngầm» (sous-marin). On me raconta que la victime était mise dans un fût rempli d’eau froide où on envoyait des décharges électriques et que l’homme, comme un poisson, frétillait dans l’eau. La chose la plus navrante pour moi pendant ces jours au violon, fut sûrement les fosses d’aisance. On était quelques centaines de détenus pour six latrines seulement. Les excréments débordaient toujours et s’étalaient sur toute la surface où grouillaient un nombre incalculable de larves de mouches. Une fois j’ai attrapé une dysenterie bacillaire. C’était embêtant de frapper à la porte et d’appeler le geôlier pour aller à la selle au fond de la cour plusieurs fois. J’ai dû rester une bonne demi-heure dans les latrines et en revenant dans la salle tout le monde se plaignait des odeurs fétides de mes vêtements! Des mois après je faisais encore des cauchemars de ces latrines nauséabondes. Nous n’étions jamais tranquilles sauf le dimanche. Notre salle était tout près du mur qui séparait la prison du bâtiment de travail au dehors. Une salle d’interrogatoire était à l’opposé de ce mur. Pendant les heures de travail nous entendions les hurlements des bourreaux qui se mêlaient aux cris des victimes.

Au dehors ma mère avait fait de nombreuses démarches pour ma libération puisque j’étais encore mineure. Après Noël, toujours pas de signe de libération. Je commençai à demander du travail en prison. Comme ma mère m’apportait du ravitaillement tous les trois jours à la grande porte sans me voir, grâce au porteur des aliments je lui ai demandé en plus de l’alimentation, un manuel de physique de G. Eve en français pour mes études, de la laine pour tricoter un chandail. Le jour du Nouvel An j’avais fini de broder, sur un coin de mon mouchoir blanc le portrait de la statue de la Liberté à NewYork portant une torche lumineuse d’une main et de l’autre une chaîne brisée  avec des fils colorés qu’une jeune femme m’avait donné le jour de passage à notre violon une nuit avant sa libération. Les détenues n’avaient pas de crayon, je brodais donc la statue de mémoire. J’aurais voulu garder le mouchoir comme souvenir de mon emprisonnement. Par malchance une détenue temporaire trafiquante d’opium, me l’a volé le jour de sa libération. Et je devais refaire un autre mais cette fois-ci sans statue de la Liberté .Comme les soirées étaient très longues sous la lumière fade et que nous connaissions un répertoire de chansons et de poèmes des célèbres poètes révolutionnaires, Toan et moi chantions ensemble et récitions des poèmes. Les codétenues nous accompagnaient.

Une fois un groupe d’inspecteurs de police vint nous voir. Ils nous demandèrent si nous avions des plaintes à déposer. Sans avoir eu le temps de réfléchir j’ai saisi cette occasion pour dire deux choses: 

1. Je demande des journaux à lire car nous étions des suspects d’affaires politiques.

2. De ne pas laisser les prostituées entrer dans notre salle la nuit. Nous étions trop souvent réveillées chaque nuit à cause des bruits grinçants de serrure, des coups dans la porte, des injures de ces femmes. Je savais qu’elles devaient être à part en attendant le jour où elles seraient conduites au dispensaire réservé aux prostituées pour dépistage des maladies vénériennes. Mais les geôliers ne voulaient pas aller loin quand il faisait un froid hivernal pour les amener dans des cellules vides tout au fond de la cour.

Sans doute, les geôliers avaient-ils rapporté aussi aux inspecteurs que, le soir, les deux lycéennes faisaient de la prison «une sorte de club de jeunesse» car venaient d’arriver deux marchandes ambulantes de notre âge et nous jouions et rions bruyamment. Un jour, un sévère geôlier est venu crier à notre fenêtre: «Voulez-vous vous taire! Ici c’est une prison, pas un club.» Trois jours plus tard, la mère de Toan et la mienne étaient convoquées au bureau de police pour signer la garantie de surveillance de leurs filles en attendant la convocation du tribunal militaire pour notre procès. Nous avons été libérées deux semaines avant la fête du Têt (la fête du Nouvel An traditionnel). Peut-être selon les inspecteurs, il n’était pas efficace de nous laisser en prison. Il valait  mieux nous laisser au dehors et nous piéger si nous entretenions des communications clandestines. Mais le jour même de mon retour à la maison, ma mère recevait une réponse du gouverneur du Nord qui refusait ma sortie de prison. Je devais attendre le procès au tribunal.  

La liberté n’était que temporaire et j’étais sous la surveillance très stricte de ma mère. Je fus expulsée du lycée Nguyen Trai quelques jours après mon retour au lycée. Le proviseur Dao Van Trinh était un vieux professeur d’histoire et j’étais sa meilleure élève en 1948-49 avant d’entrer au collège Trung Vuong. Je me souviens qu’une fois il nous avait donné comme devoir: “L’influence du Bouddhisme, du Confucianisme et du Taoïsme au Vietnam.» J’avais parlé de l’influence du bouddhisme et du confucianisme sur moi. Nous les pratiquions dans ma famille mais je ne savais rien du Taoïsme. Mon texte avait reçu la meilleure note et le professeur avait cité ma rédaction en classe. Le jour de mon renvoi du lycée, le proviseur avait eu un entretien avec moi dans son bureau. Il avait reconnu le nom de son ancienne élève. Il m’encouragea à bien préparer les examens en candidate libre et me laissa ma  carte de lycéenne pour l’oral au cas où je serais reçue à l’écrit. Je vis un livre d’histoire du Vietnam de 1940 à 1952 de P. Devillers sur son bureau. Je savais qu’il était sympathisant de la résistance donc j’étais tranquille. Evidemment cela m’éviterait des ennuis à l’oral comme c’était le cas avec les suspects d’activités pro-vietminh du lycée français A. Sarraut.

Il me restait quatre mois pour la préparation des examens à la maison. J’ai dû emprunter les cahiers de notes de mes camarades de classe du lycée et acheter les livres en français du programme de la 2e partie du bac en sciences expérimentales  pour me préparer toute seule. Je me sentais à l’aise en travaillant avec les livres de professeurs renommés en France, très bien rédigés avec de belles illustrations. Finalement j’ai réussi mes examens avec mention assez bien tandis qu’un tiers de mes camarades de classe au lycée était recalé.

Ma mère fut très heureuse de ma réussite et elle croyait qu’avec mon bac elle pourrait me faire aller en France pour entreprendre des études universitaires. Mon frère qui était à la classe de Maths spéciales au lycée Louis le Grand à Paris m’avait envoyé tous les papiers nécessaires pour entrer en MPC à la faculté des sciences de Paris. Le service du bureau de police du Nord me refusa catégoriquement le visa de sortie sous prétexte que j’étais sous surveillance. En France le mouvement de soutien au gouvernement de Ho Chi Minh avait pris de l’ampleur et il ne fallait surtout pas «relâcher le tigre dans la forêt.»

Je me disais: «Dans ce cas il faut avoir des liaisons secrètes afin de passer en zone libre.» J’étais tourmentée à l’idée de vivre à Hanoï sans rien faire pour la résistance. A cause des bombardements intenses en zone libre, l’afflux des gens de la campagne venus se réfugier à Hanoi, sans métier, rendait l’écart entre les riches et les pauvres très sensible. Il y avait une foule de mendiants devant les pagodes. Tandis que des boîtes de nuit, des bordels, des dancings, des restaurants, des hôtels pour les richards se développaient rapidement. C’était écœurant.

En attendant l’occasion de renouer des liaisons avec l’organisation clandestine, je me suis inscrite à la faculté de pharmacie comme ma sœur aînée qui voulait suivre la voie de mon père. Il était diplômé pharmacien de 1re classe à la faculté de pharmacie à Paris en 1933 puis après il avait coopéré avec un collègue de sa promotion pour avoir une pharmacie à Hanoï.En tout cas nous voulions faire de la recherche scientifique plutôt que du commerce. En première année de pharmacie nous devions faire un stage d’un an dans une pharmacie. Je rentrais à la pharmacie Chuong Van Vinh  qui se trouvait  entre les deux rue Hang Bai et Hang Khay juste devant le lac Hoan Kiem. Les clients étaient nombreux et les stagiaires complétaient la main-d'œuvre. Le préparateur avait travaillé vingt cinq ans dans le labo du temps du pharmacien français Chassagne qui fut le premier pharmacien de Hanoï dans les années vingt. Il me reconnut, car mon père avait fait un stage ici même.

La plupart de notre temps était consacré à la vente des médicaments. Le dépôt des médicaments se trouvait au fond de la cour, le pharmacien nous demandait de courir très vite pour aller les chercher quand il en manquait en vitrine. Au bout d’un mois je tombai malade et j’avais perdu du poids. Pendant les jours de repos je me disais: pourquoi ne ferai je pas une carrière d’enseignante en littérature ou en histoire-géographie? Depuis mon enfance j’aimais beaucoup ces matières ainsi que les langues vivantes. Dans notre grande famille, tout le monde avait fait soit de la médecine soit des mathématiques ou des sciences expérimentales. Nous n’avions aucune idée des sciences humaines. De notre temps, il n’y avait pas d’orientation professionnelle.

A cause du refus de la police pour mon visa de sortie, ma mère n’était toujours pas tranquille. A mon retour j’avais confié à ma mère que la victoire finale serait du côté de Ho Chi Minh, car en prison j’avais remarqué le rassemblement des diverses couches de la population pour la résistance. Parmi eux se trouvaient des jeunes ouvriers, des lycéens, et même un bonze et un devin etc. Ma mère redoutait plus que tout la prison. Elle avait un cousin très proche qui était orphelin et c’était mon grand-père maternel qui l’avait élevé jusqu’à l’adolescence. Il était entré à l’école technique de Haiphong. A la sortie de l’école il travaillait comme dessinateur technique à l’atelier de réparation des automobiles AVIAT à Hanoï puis à Haiphong. Il était doué pour le dessin, le français, la peinture et il écrivait des poèmes. Ma grand-mère et mon oncle maternel savaient bien qu’il s’était engagé dans une association clandestine patriotique car de temps en temps il cachait une valise avec des tracts et même un pistolet dans le fond de l’autel des ancêtres chez ma grand-mère et il collectait de l’argent pour la cause. Il fut arrêté avec d’autres camarades en 1931 avant la journée internationale du travail le 1r Mai à Haiphong. Pendant la perquisition de son domicile la police avait trouvé beaucoup de tracts et une machine d’imprimerie. Les représailles furent atroces. Il fut jugé par la cour suprême avec ses collègues du Parti communiste, envoyé aux travaux forcés au pénitencier de Son La à la fin de 1931. Cette prison avait mauvaise réputation. Ma mère m’a raconté que mon oncle était grand et sportif mais après des mois de détention il contracta la malaria et la dysenterie, il perdit sa force. Il décéda en 1933 à vingt- sept ans.

La hantise de la prison et les châtiments infligés à son cousin préféré la faisait redoubler d’efforts dans ses démarches pour mon départ en France. Elle présenta une requête au Haut-Commissariat de l’Indochine à Saigon en démontrant que j’étais toujours excellente élève, et que ma conduite était exemplaire. J’avais reçu un prix d’excellence en troisième et eu l’honneur d’être représentante de mon collège à la distribution solennelle  des prix à l’Opéra de Hanoï. Et puis à 18 ans j’avais passé le bac en candidate libre avec mention tandis que beaucoup d’autres avaient échoué. Etant de santé fragile comment pourrais-je supporter la prison? Il valait mieux me laisser partir faire des études en France. Les dossiers pour la Sorbonne à Paris étaient déjà prêts... Par chance l’administrateur français à Saigon, responsable de l’éducation au Haut-Commissariat était un ancien élève du lycée A. Sarraut de la même promotion que mon père. L’affaire était résolue. Début octobre 1953 j’obtins le visa de sortie pour la France par ordre de Saigon et le service de police de la région  Nord fut contraint de me laisser partir.

En ce temps l’avion était un luxe. Ma mère avait encore peur des tracasseries qui pourraient survenir avant mon départ d’avion. Elle avait dû vendre une maison dont je devais hériter de mon oncle mort très jeune pour acheter le billet d’avion et le nécessaire pour mon départ hâtif. Elle me prit la première place disponible dans l’avion. Peut-être à cause de cela, on me mit dans le premier vol spécialement réservé aux officiers français. Déjà à l’aéroport Gia Lam j’étais terrorisée à la vue de la salle d’attente bondée de militaires. Ceux qui partaient étaient heureux. Les autres étaient sombres et soucieux. Partir pour rentrer chez soi au pays c’était s’épargner les combats, échapper à la mort; demeurer c’était risquer de mourir. Quant à moi j’étais totalement déstabilisée par ce voyage forcé. J’avais l’impression d’être sur le point d’être emprisonnée dans une cage d’acier, entourée de militaires.

Des souvenirs plus anciens me revenaient. J’avais de la haine envers les militaires étrangers depuis l’enfance. J’avais six ans quand les troupes japonaises envahirent Hanoï. A cause de leur présence nous avions subi des raids aériens et des bombardements américains dans les années 1943-1945. A la suite de la capitulation japonaise ce fut la Révolution d’Août puis la proclamation de l’indépendance prononcée solennellement par le président Ho Chi Minh le 2 septembre 1945 sur la place Ba Dinh à Hanoï. Sur suggestion de l’Oncle Ho à la jeunesse de Hanoï, une grande et superbe fête de Mi- automne fut organisée pour les enfants.

Toute la population était en liesse. Les jeunes guidaient les enfants dans les rues décorées avec des lanternes en cellophane colorées et faisaient la danse au lion devant le palais Bac Bo Phu où l’oncle Ho se présentait pour partager la joie avec les enfants – les futurs  citoyens du Vietnam libre - Puis les enfants affluaient au bord du lac de «l’Epée restituée» pour feindre des combats, armés de grenades en écorce de pamplemousse à la ceinture faisant mine de repousser les envahisseurs qui débarquaient pour la reconquête du pays nouvellement libéré. Après la victoire, autour du Lac Hoan Kiem, les mères et les grandes sœurs du Vieux Quartier nous régalaient des gâteaux traditionnels et de fruits bien préparés. Avant, la fête était seulement célébrée en famille. Et les demoiselles du Vieux quartier déployaient leur talent décoratif avec des papayes transformées en fleurs colorées, de jolis chiens de pamplemousse. Grande était leur compétence dans la préparation des gâteaux, des galettes... Le festin se passait sous les vérandas ou dans la cour au clair de lune. On invitait les jeunes gens à venir apprécier l’adresse des demoiselles et c’était aussi l’occasion de choisir une épouse, un mari.

Avec la révolution, le mode de vie avait changé. Jamais auparavant, pour nous les enfants et les adolescents de la capitale, la fête n’ avait été aussi merveilleuse ! Ce souvenir est resté indélébile malgré les dures années de la guerre. La joie fut éphémère. Quelques jours plus tard, 200.000 soldats chinois entrèrent au Vietnam pour désarmer les japonais. Ils étaient très nombreux. A vrai dire c’étaient des gens affamés, maladifs, sans discipline qui venaient pour trouver de quoi manger. Dans le même temps ils semaient des maladies infectieuses telles que le typhus transmis par les poux, la fièvre jaune par les moustiques. Dès que nous entendions l’arrivée des troupes chinoises se groupant devant l’université le soir, nous étions très curieux de les voir. Oh! Que la sonnerie des trompettes était funèbre et leurs vêtements en piteux état. Et pourtant ils étaient nos alliés venus pour désarmer les japonais beaucoup plus disciplinés. Aux derniers rangs, des gens en haillons portaient des palanches sur l’épaule avec des paniers d’ustensiles. Encore des bouches à nourrir après la famine catastrophique de l’été. Les soldats chinois s’emparaient des écoles et lycées pour leurs campements. Ils détruisaient les fenêtres pour en utiliser le bois. Nous, nous étudions dans les maisons communales et les pagodes aux alentours de Hanoï.

Après les accords du 6 Mars 1946, ce fut la relève des troupes chinoises par l’armée française bien équipée par les américains avec des blindés modernes avec à leur tête le général Leclerc, héros de la libération de Paris en juin 1944, commandant en chef en Indochine dès 1945. Le général Leclerc avait le sens des réalités et une vue large, il voulait la paix et négocier avec le gouvernement de Ho Chi Minh, ne pas faire une guerre d’enlisement tandis que l’Amiral d’Argenlieu, Haut-commissaire et commandant en chef des forces armées françaises en Extrême-Orient était pour la reconquête de l’Indochine. Le général Leclerc fut envoyé en Afrique pour une autre mission et il n’y a pas eu de paix. Après les combats de Lang Son puis de Haiphong, nous avons dû évacuer Hanoï en attendant les résultats des négociations. Mais la guerre éclata le soir du 19 décembre 1946 à Hanoï. Après quelques jours de préparation ma mère nous emmena dans la famille des cousins germains de mon père à Thanh Hoa à 160 km de Hanoï. D’abord en sampan à Ninh Binh puis en train de nuit vers Thanh Hoa. A ce moment les combats faisaient rage à Hanoï et Nam Dinh. Nous commencions à appliquer la tactique de la terre brûlée dans les chefs-lieux des provinces et la destruction des ponts et des routes pour une résistance de longue durée afin de ralentir les convois blindés et empêcher les tanks de l’ennemi de circuler librement.

Après le Tet, le 17 février 1947 le président Ho Chi Minh était venu à Thanh Hoa, d’abord pour une réunion avec les cadres à Rung Thong aux alentours du chef-lieu puis le soir à la maison de l’information avec la population. Depuis l’évacuation de Hanoï j’avais l’habitude d’écrire mon journal pour noter les évènements et mes impressions sur les changements. C’était aussi un loisir car nous étions «au chômage» sans classe. Ainsi je notai le discours du président Ho Chi Minh. Il avait fait un appel à la solidarité entre la population locale et les évacués venus du nord. La production devait être doublée et l’épargne appliquée à tous les secteurs pour une résistance de longue durée.

Dès le lendemain les bombardiers français attaquèrent Rung Thong et toute la ville fut  mise en émoi par les vrombissements des avions juste au-dessus de nos têtes. Cet évènement accéléra la destruction des maisons en ville. Chaque famille dut fuir à la campagne et se charger elle-même de la destruction de sa maison. Ainsi nous avons fui jusque dans des régions reculées au pied de la montagne Nua, jusqu’au village natal de Dame Trieu qui, avec son frère, avait fait l’insurrection contre les chinois au 3e siècle. Ma sœur aînée et moi devions travailler dans une petite fabrique de cigares pour avoir de quoi vivre.

Ne voulant pas nous laisser abandonner les études, ma mère envisageait de retourner à Hanoï. Elle prit le risque de rentrer toute seule puis après deux mois, fin décembre, elle revint à Thanh Hoa nous chercher.  Elle avait retrouvé ma grand-mère maternelle et mes tantes et oncle sains et saufs tandis que notre maison avait été pillée par les légionnaires dès les premiers jours de la guerre. Ils avaient emporté tous les objets précieux, les porcelaines et avaient brûlé notre bibliothèque avec tous les livres et les albums de famille. Ils voulurent même brûler notre maison mais les résidents français du voisinage les en empêchèrent de peur que le feu ne s’empare de leurs maisons. Notre maison fut occupée par un métis ayant  habité une maison qui servait maintenant de bar-dancing pour le corps expéditionnaire. 

Nous recevions de tristes nouvelles. Un ami de mon père le Dr Nguyen Van Luyen avait été fusillé avec son fils dans sa maison à Hanoï par les légionnaires. Le Dr Luyen était très actif dans les activités sociales avec mon père. Il avait écrit un livre sur la maternité très pratique pour les mères, le beau-père de mon cousin Tan le Dr Au avait été tué avec son fils étudiant en médecine pendant qu’ils portaient  secours aux blessés de guerre dans une tente de la Croix-Rouge à Son Tay.

Au début je ne voulais pas retourner à Hanoï occupée par les Français. Je disais à ma mère que le jour de la proclamation de l’indépendance le 2 septembre 1945 nous avions juré solennellement de ne pas collaborer avec les Français s’ils s’activaient à la reconquête de notre pays. Ma mère avait dû me persuader: «Tu es trop jeune, tu ne peux pas servir à la résistance. A ton âge, on étudie. Après la victoire on aura besoin de main-d’œuvre compétente pour la reconstruction.» Sur le chemin du retour nous sommes passés par les villes de Thanh Hoa et de Ninh Binh. Tout était rasé sauf l’église. Je me souviens qu’un an auparavant, quand j’étais passée à Thanh Hoa, la ville était dynamique avec son grand marché vivant et prospère. On y trouvait des produits de la plaine, de la montagne et des fruits de mer très variés. Je n’avais jamais vu des seiches blanches et des crevettes aussi grosses et aussi fraîches! Et des buffles et des bœufs aussi ! Et des objets de toutes sortes en bambou et en rotin, bien tressés à la main, de grande qualité! Ma mère a gardé pendant dix ans pour la couture, un panier en bambou et rotin de Thanh Hoa très joli. Et le cher pont Ham Rong (la mâchoire du dragon) entre les deux montagnes qui rend le paysage pittoresque avait disparu à jamais. Avec la tactique de la terre brûlée, les sacrifices de la population étaient immenses et innombrables dans sa détermination à reconquérir l’indépendance et la liberté.

Nous nous sommes arrêtés une nuit chez le cousin de mon père dans un village aux alentours de Hanoï. Comme tous les villages au bord du fleuve Rouge il y avait beaucoup de verdure mais juste après une opération de ratissage par des soldats originaires de diverses colonies françaises, c’était devenu catastrophique. Toutes les réserves de paddy après la moisson, toutes les huttes en bambou avec leurs toits en feuilles de latanier avaient été brûlées. Les arbres étaient jaunis et affaissés. Des jeunes filles, malgré leurs visages maquillés de boue, avaient été violées par des soldats africains qui, du fait de leur taille, nous semblaient «énormes».

C’était la fin de décembre. On avait froid jusqu’aux os. Nous devions passer la nuit en plein air, avec une natte au-dessus de nos têtes. On nous avait dit que le moyen de pacification des chefs de poste français était de nettoyer les Vietminh  en semant la terreur dans la population. Au contraire et malgré les apparences, la plupart des citoyens étaient du côté des Vietminh. Le lendemain matin, en quittant le village j’étais très triste en voyant les mottes de paddy brûlées à moitié noire à moitié jaune tout le long du chemin du village. Deux ans après j’ai su que Ho, le premier né du cousin de mon père avait été fusillé à vingt ans par les Français, suspecté d’être guérillero. Il venait de se marier. Je me souvenais de  ce beau gaillard souriant et plein de vie. Quel destin! En temps de paix il aurait eu une vie paisible entouré de sa femme et de ses enfants. Et ses parents auraient peut-être eu un petit fils.

En rentrant à Hanoï, il nous a fallu  plusieurs mois pour redevenir maître d’une partie de notre maison dans le quartier français. Le couple Litov qui occupait notre maison nous octroyait les trois chambres du premier étage au fond de la cour. Avant ces chambres étaient  réservées aux jolies cavalières du dancing. Huit ans auparavant, ma mère avait fait détruire la partie inférieure de la villa qui était délabrée pour construire une maison à un étage avec trois chambres en plus des pièces qui étaient réservées à mes cousins de diverses classes qui échappaient ainsi à la surveillance de ma grand-mère paternelle. Le couple qui occupait notre villa s’enrichissait grâce au bar-dancing.

Je me rappelle que du temps de la colonisation, les troupes françaises restaient dans leur caserne dans la Citadelle, tandis que les officiers sortaient soit en uniforme impeccable soit élégants en civil. L’administration française habile, ne faisait pas sentir trop violemment son emprise sur la population. Mais pour la reconquête c’était différent. Partout on voyait des militaires comme au temps des Japonais. Et ils étaient libres d’accompagner les prostituées dans la rue. Les Litov avait employé un ex-légionnaire pour la gestion du dancing. Il était de souche allemande avec un air hautain et sévère. Un jour j’ai vu qu’il torturait une souris. Il lui mettait des fils électriques aux pattes  pour lui faire des chocs électriques. Ensuite il imbibait d’essence la pauvre souris et il allumait le feu afin qu’elle devienne une torche vivante qui courait partout. Le bourreau ricanait de bon cœur (!). Après beaucoup de démarches et avec une indemnité ma mère avait pu récupérer notre maison avec une vingtaine de livres français rescapés de la bibliothèque de mon père.

Le cours de mes pensées fut coupé par le flot d’officiers qui surgirent dans l’allée de la cabine. Je me sentais perdue en regardant les militaires en uniforme kaki, avec leur calot ou képi sur la tête qui continuaient de prendre place dans l’avion. L’avion n’avait que quatre sièges à chaque rang, avec une allée au milieu. Je collai mon visage au  hublot pour oublier la réalité et surtout pour ne pas perdre l’occasion de regarder pour la première fois de ma vie l’avion qui décolla. Tout à coup j’entendis une voix douce près de mon siège:

- Cette place est libre?

- Je tournai la tête et je vis un jeune homme français, svelte, aux cheveux châtains et une paire de lunettes à monture noire, en veston de velours noir rayé et en pantalon gris... J’acquiesçai en grommelant:

- Oui, c’est libre.

Je m’étonnai de m’entendre parler français. On m’avait prévenue: je serais la seule vietnamienne dans l’avion. J’étais forcément séparée de mon pays. Même le lien avec ma langue maternelle était rompu. Par chance mon compagnon de voyage était un civil. Cela me soulageait.

Le jeune homme déposa prestement son sac à main dans la case en dessus. Après avoir soigneusement examiné sa ceinture de sécurité il se tourna vers moi pour me demander amicalement en vietnamien:

- Co... sang... Phap... hoc? (vous partez en France pour faire des études?

Je hochai la tête retenant un fou rire qui me chatouillait la gorge à cause du vietnamien sans accent du jeune Français. 

- Oui, je suis inscrite à la faculté des sciences en Sorbonne. Et vous?

J’avais répondu en Français ayant des doutes sur sa maîtrise du Vietnamien.

- Je suis ingénieur électricien à l’usine d’électricité de Yen Phu. Je rentre en France tous les ans pour les vacances. 

Un éclair dans ma tête: Il s’occupe de l’éclairage de toute la ville, c’est bien. Mon frère voulait être ingénieur. Mais je ne pus retenir un soupir: bientôt il serait chez lui avec les siens et moi? Un départ sans retour. Il me sembla qu’il avait dit son nom mais je ne l’ai pas retenu.

Le vrombissement de l’avion était très fort et l’avion était secoué. Je collai mon nez au hublot. Au revoir Hanoï. En un clin d’œil j’ai vu le lac Hoan Kiem beau comme une émeraude avec le temple Ngoc Son et la Tour de la Tortue. Je tentai de trouver dans ce fouillis d’arbres épais le toit de ma maison mais je ne pus discerner que le toit brun pointu du Musée Louis Finot, le toit de l’université du Vietnam et le grand toit grisâtre en ardoise de l’Opéra. O mon Dieu! Pour nous cet Opéra n’était pas un lieu paisible pour les représentations artistiques. Dès mon enfance, j’avais été impressionnée par les hurlements de ses huit sirènes qui donnaient l’alerte. Alors vite, vite dans les tranchées. Surtout la nuit, réveillée en sursaut, j’étais tellement bouleversée que j’avais du mal et  heurtais les murs au lieu de sortir. Je savais que ma maison était dans ce groupe d’arbres et que maman était là. En ce moment, à quoi pensait-elle?

«Je m’en vais maman» chuchotai-je. Cœur en morceau. Cœur chaviré.

Voilà le fleuve Rouge qui rampe comme un grand serpent au milieu des rizières en pleine moisson. Ce fleuve si cher avec sa digue non loin de ma maison était un lieu de loisir pour nous, les gosses qui cherchions de l’air frais les soirs de chaleur étouffante.

L’avion suivait la route N° 5 vers Haiphong. 

Le matin cette route offrait un spectacle tumultueux et trépidant. On distinguait les voitures, les cyclistes, les charrettes minuscules vues de haut, petits points bougeant au ralenti, et le train paressant sur ses rails. Tout ressemblait à des joujoux d’enfants des Magasins Réunis Godard sur la rue Trang Tien dans le quartier français près du petit lac Hoan Kiem. Je me rappelai qu’à l’occasion de Noël et  du Nouvel An, mes cousins et cousines plus âgés m’emmenaient admirer les jouets, exposés dans les vitrines réservées aux enfants. Comme tous les enfants j’étais hypnotisée par toutes ces lumières et tous ces jouets. Mais nous nous contentions de les contempler et de rêver, sans en acheter. Petits rêves d’ours en peluche, de poupée, de trains et automobiles en miniature etc... Du temps de mon père, il reste une poupée avec des yeux qui clignotaient et le petit vélo rouge de mon frère. Parfois j’ai entendu mon cousin Tan qui disait: Si oncle Hai était en vie, certainement nous aurions des jouets de ce magasin. Et oui, du  temps où mon père possédait une voiture Renault. Je revoyais la dernière photo de mon père avec ma sœur et mon frère au-devant de sa voiture Renault au Jardin des plantes. Mes cousins regrettaient beaucoup cette voiture moderne tandis que moi je n’ai aucun souvenir de ces années dorées.

Nous devions prendre l’avion pour un parcours de cent kilomètres de l’aéroport Gia Lam à l’aéroport Cat Bi. Je me consolais en regardant le paysage du delta du fleuve Rouge qui s’étalait sous mes yeux en ce matin de fin d’automne sans nuage. Des paillotes minuscules se cachaient dans des villages touffus entourés de haies de bambous. Le fleuve Rouge et d’autres rivières serpentaient autour des rizières couvertes d’épis dorés, s’écoulant avec nonchalance, chargés d’alluvions roses. Quel spectacle paisible. Mais cette quiétude n’était qu’apparente.

La route N°5 n’était pas sûre. Les convois militaires risquaient des embuscades ou des sabotages par des mines vietminh. Probablement ce vol était réservé aux militaires. Mon voisin et moi étions les seuls civils. Même dans l’avion impossible d’oublier l’atmosphère de guerre. En réalité la guérilla était intense au delta du fleuve Rouge. Ma mère avait l’habitude d’acheter du riz à une demoiselle qui rapportait du riz de Ban Yen Nhan à dix-huit kilomètres sur la route N°5. Elle était joufflue, les yeux vifs. Elle nous racontait les exploits des guérilleros sur cette route. L’armée française n’arrivait pas à sécuriser cette route. Des trains militaires étaient détruits par les mines vietminh. Après de tels évènements, les opérations de représailles des troupes françaises aux villages d’alentours étaient atroces, ils fusillaient les suspects et beaucoup de maisons étaient brûlées, le riz, le bétail et les volailles pillés... Je me disais que peut être cette femme était un agent de liaison entre la zone occupée et la zone libre. En prison j’avais fait la connaissance d’une agent de liaison qui vendait des légumes au marché de Hanoï, en même temps elle escortait des déserteurs africains ou légionnaires en zone libre. Elle avait été arrêtée pour la deuxième fois. Elle fut torturée aux électrochocs, battue jusqu’à perdre à jamais la faculté d’avoir des enfants.

L’avion a atterri doucement à Cat Bi. On changea d’avion pour le parcours international plus long. Sur la passerelle, j’étais bouleversée en voyant tant de bombardiers sur l’aire de stationnement. Appuyée par l’aide intensive des Américains, le général Navarre qui succédait au général De Lattre, avait le projet fou pour battre les troupes régulières du Vietminh de les entraîner dans une bataille décisive, de les écraser et de mettre fin à la guerre dans l’honneur. Comme le général de Lattre, le général Navarre ne tenait pas compte de l’esprit combattif des soldats vietminh et de la signification de cette guerre où toute la population était mobilisée pour une juste cause, sur le sol de ses ancêtres contre les envahisseurs étrangers. L'historien Philippe Devillers qui a écrit «Histoire du Vietnam de 1940 à 1952» a bien analysé la situation au Vietnam. Il avait anticipé l’échec de Bao Dai. Cette guerre sanglante a duré sept ans. Tant de morts des deux côtés. Le général Leclerc avait bien dit en 1946 que des négociations avec le gouvernement Ho Chi Minh étaient la meilleure solution. Par la force, jamais de victoire. Après sept années de guerre, tant de sang perdu. Et pourtant la guerre atteignait son paroxysme. 

Je fus très étonnée de rencontrer ma tante Vuong et mon cousin Tan dans la  salle d’attente. Ma tante était en visite chez son fils aîné à Haiphong. Mon cousin travaillait à la douane du port de Haiphong et dans les années 51-52, nous avions passé quelques jours de vacances chez lui. Comme il avait fait du scoutisme il aimait nous organiser des excursions. Une fois il avait  emmené Hong Phan et moi visiter l’entrepôt Sau Kho au port de Haiphong. Je n’ai jamais pu oublier les rangées de bombes au napalm alignées, marquées USA sur le quai. Elles allaient être jetées sur les régions tenues par la Résistance. Une autre fois en allant à la plage de Do Son à 23 km de Haiphong en vélo, j’ai vu une colonne de prisonniers de guerre vietminh qui portaient sur leurs épaules des pierres jusqu’au sommet des collines pour la construction de nouveaux postes et blockhaus, sous le soleil ardent de l’été. Les souvenirs de guerre étaient atroces. Selon la radio vietminh «les français utilisait la guerre pour nourrir la guerre» et nous voyions bien que Bao Dai devenait une machine de guerre civile par la mobilisation des jeunes bacheliers et étudiants dans les écoles de formation des officiers.

Ma tante fut très contente de savoir que j’avais été reçue avec succès à la seconde partie du bac et que je pouvais aller en France pour des études universitaires. Elle se rappelait que j’étais une enfant chétive en primaire, et comme j’étais souvent malade elle avait dit à ma mère de ne pas me forcer à faire des études jusqu’au brevet. Mais ma mère n’était pas d’accord avec elle. Elle avait nettement affirmé que dans ce cas il faudrait que je poursuive des études pour avoir un métier et gagner ma vie avant de me marier, que ma vie serait meilleure que celle de ma tante qui était dépendante de la famille de son mari. Et ma tante m’a dit en souriant: «Je suis surprise car en un laps de temps assez court tu as passé tes deux bacs.» Elle m’avait donné en récompense de ma réussite un éventail en soie avec un dessin très fin de fleurs d’abricotier. A Hanoï j’ai une autre récompense de ma tante Hao: un petit livre du Kieu, le célèbre roman de Nguyen Du. Celle-ci m’avait recommandé de le lire quand je serai nostalgique et de faire des devinettes quand j’en aurai envie.»

Quelques militaires de plus embarquèrent lors du transfert. Je restais cependant la seule femme dans l’avion à l’exception de l’hôtesse de l’air. Les places restaient inchangées, même celle de mon voisin. L’avion quitta la ville vers neuf heures du matin. C’était le premier beau jour de fin d’automne et le ciel était clair. Avec de l’altitude  je distinguais  clairement les estuaires mouchetées de voiles mauves. L’estuaire rougeoyait d’alluvions où surgissaient quelques rochers calcaires. Des îles et îlots verts se dressaient non loin de Haiphong. Là-bas la mer qui n’avait plus d’alluvions était d’un bleu verdâtre. Mais l’avion se dirigeait vers l’ouest. Après la plaine ce furent des régions parsemées de villages entourés de bambous denses. Au-dessus des collines moutonnaient des nuages fins. Puis l’avion survola les régions montagneuses: l’eau de la rivière Noire (Song Da) était verte, d’un vert bleuâtre différent des fleuves de la plaine. De temps à autres la barre d’écume d’une cascade marquait d’une raie blanche le cours de la rivière.

Depuis ce matin j’avais vu de l’avion tant de paysages variés. En dépit du plaisir de découvrir mon pays tant aimé dans toute sa diversité j’étais profondément affligée par ce départ sans retour prévu qui me séparait des miens et de ma patrie. Les paysages resteraient-ils les mêmes, après la guerre avec tous ces monstrueux bombardiers et les bombes au napalm? Dès l’enfance j’ai toujours eu peur des alertes et des raids aériens. Le bruit du moteur de l’avion m’oppressait, mettait soudain mes nerfs à vifs. Tout à coup j’eus la chair de poule en réalisant que du sol nous devions faire le même bruit que les bombardiers. A-t-on alarmé la population?… Et les cris des vieillards appelant les enfants aux tranchées...

Pour ma génération, l’avion ne pouvait être considéré comme un moyen de transport efficace, il était d’abord l’objet des désastres et de la mort. Violent, terrible, implacable, il était impossible de lui échapper, il était impitoyable et précis. Les cousins de Thanh Hoa qui fuyaient les bombardements nous avaient rejoints à Hanoï. Mon cousin avait une fille de quatre ans mais elle avait une taille de deux ans. Peut-être était-ce à cause des raids aériens intensifs jour et nuit pendant la grossesse que sa femme  avait mis au monde cette petite fille qui ne voulait pas grandir. Le plus dur dommage était les catastrophes causées par des bombes au napalm larguées dans les villages suspectés de regrouper des troupes militaires. Je me rappelai dans la prison, une infirmière militaire de la région «en arrière de l’adversaire» de Thai Binh qui avait été arrêtée dans sa tranchée avec deux soldats blessés. Elle m’avait raconté les atroces brûlures dues au napalm, cette sorte d’essence solide. Elle sentait une douleur déchirante chaque fois qu’elle enlevait le pansement des brûlures des soldats. La plupart de ces  jeunes soldats étaient morts après quelques jours ou semaines après avoir supporté tant de souffrances par manque d’antiseptique. Les quelques rares survivants avaient les figures déformées par des cicatrices profondes à tel point qu’on ne pouvait pas les reconnaître. Je pensais qu’après la guerre en Indochine dans le bilan qui serait fait des morts et des blessés par le napalm venu des Etats-Unis, le chiffre ne devrait pas être inférieur à ceux dus à la bombe atomique d’Hiroshima au Japon. 

J’étais encore nourrie de ces idées noires lorsque mon voisin s’étira, regardant par le hublot et murmura à mes oreilles: «Nous sommes au-dessus de la frontière du Vietnam et du Laos. Vous pouvez encore sauter en parachute, si le cœur vous en dit!»      

Je tournais la tête et le regardais: son visage à la peau claire, yeux bruns avec des cils recourbés pétillants de malice derrière ses lunettes. 

Cette plaisanterie n’était pas de bon goût. Pourtant cette blague de collégien était le reflet exact de mes pensées. Mon compagnon de route avait-t-il suivi le cheminement de mes pensées? Depuis combien de temps m’épiait-t-il? Me devinait-il pendant que les yeux collés au hublot, je regardais en silence le ciel, hors du monde, fermée comme une huître close. Dédaignant ce qui m’entourait. Vraiment je n’étais pas prête pour ce voyage en Occident. 

- Je ne veux pas quitter le pays mais le sort en est jeté maintenant. Et je poussais un profond soupir. Je me refusai à des explications. De nouveau je collais mon nez au hublot. En bas des chaînes de montagnes et le vert des forêts denses auréolées de mystère.

Enfin la séparation d’avec mon pays était définitive. 

Je m'échappe